Le Cri de l’effroi désigne ce moment où l’art cesse d’être contemplation pour devenir confrontation. Il ne s’agit pas d’un cri spectaculaire ou narratif, mais d’une tension silencieuse inscrite dans la matière et la forme. Dans le champ de la sculpture, l’effroi s’exprime par ce qui est retenu, comprimé, figé : des corps immobilisés, des visages privés de regard, des volumes lourds qui semblent écraser ce qu’ils contiennent.
Contrairement à l’émotion esthétique, qui ouvre un espace de respiration, le Cri de l’effroi se manifeste par une sensation d’étouffement. Il renvoie aux guerres, aux oppressions et aux privations de liberté non pas par la représentation directe de la violence, mais par l’empreinte qu’elle laisse sur l’humain. La matière devient le lieu de cette empreinte : rugueuse, altérée, marquée par l’érosion ou la fracture, elle évoque des existences soumises à la contrainte, à la peur et à l’effacement.
Ainsi, dans un projet de sculpture, le Cri de l’effroi ne s’oppose pas à la beauté ; il en est le revers. Il rappelle que l’art ne peut ignorer la violence du monde et que la forme, même la plus sobre, peut porter un témoignage. Ce cri contenu, inscrit dans la matière, affirme que l’humanité subsiste précisément là où elle est menacée.
Chaque jour, l’horreur se décline sous les formes les plus brutales, les plus crues: mélange de récits, d’images, de déclarations insensées.
Chaque jour, le visage du monde s’affiche sur les journaux, l’écran de la TV, dans les voix des radios, entrelacs complexes de violence, de haine, de complaisance vis-à-vis des crimes et de l’oubli
Comment comprendre, au-delà des paroles superficielles, l’indifférence générale, le silence des hommes politiques, des intellectuels ?
Pour un homme né juste avant la deuxième guerre mondiale, c’est incompréhensible. Sans fin, images de bombardement sur des maisons habitées, des corps déchiquetés, des enfants morts portés par leurs parents dans la stupeur de cette mort insupportable.
L’Europe, en 1945, exsangue, avait compris la folie de tout ça. Et le « plus jamais ça» brandi sans résultat, comme un nouveau viatique: la Corée, l’Indochine, le Vietnam, l’Algérie, la Palestine, l’Afghanistan, le Soudan, le Rwanda, la Tchétchénie, la Syrie, interminable liste d’exactions, de crimes, d’injustices…
Effroi. Textes : Laurent-Dominique Fontana, 2015
Comment rester muet, comment ne pas être révolté par le scandale ? Quel sens ontologique d’être artiste si ce n’est de protester face aux atrocités que l’homme fait subir à ses semblables, comme celles qu’il fait subir à notre planète ?
Un temps de destruction traverse les espaces, sans l’ombre d’une honte à piller et dévaster la terre, les forêts, les mers. Conscience perdue dans une négation de lucidité : la déferlante d’eau, de boue, d’épaves qui flottent et s’enfoncent, fragments de vies déchirées, objets emportés, souillées, défaits, détruits, gonflés d’eau sale, qui vont s’échouer au loin, dans des estuaires sans forme, eux-mêmes traversés de ferrailles rouillées, d’épaves, de vaisseaux éventrés, lieux totalement pollués glauques, à l’odeur toxique de gaz oil…
Ne reste-t-il pas la parole ? Celle qui refuse, proteste, s’insurge, celle qui est le minimum de dignité que l’on puisse avoir.
Faire. Créer. De mes mains quelque chose qui parle, qui témoigne de la révolte qui me traverse face à l’indifférence généralisée, face aux injustices qui nous entourent, à l’isolement volontaire envers les autres. Mais le sont-ils, autres ? Ne sont-ils pas les frères, les sœurs, les amis, les enfants, les pères ou les mères de quelqu’un ?
Résister, dans la conscience du dérisoire que représente une telle position. Faire de mes mains ce que je ressens, la beauté du monde et la déchirure. A quoi cela sert-il ? A ne pas baisser les bras, même si c’est illusoire. Vivre c’est lutter, réagir, se battre contre l’indifférence, contre tout ce qui est insupportable.
Exode d’êtres humains dans la pénombre, de corps indéfinis, presque semblables les uns aux autres, fondus dans un groupe informe. Mimétisme d’un tragique que notre regard efface. Identité anéantie. Errance sans fin portée par le rêve d’une vie possible. Dans chaque visage luit une fièvre qui nous est insupportable, visages d’hommes et de femmes, sans regard, une foule. Une suite ininterrompue de silhouettes noires, presque identiques, debout, immobiles. Des hommes et des femmes dont les pieds s’enfoncent dans le sol. Les corps sont dressés, tendus, en résistance. Leur marche semble infinie. Des trous entre eux, des plaques de vide, des débris de toutes sortes, le chaos de l’errance
Où ? Vers quel destin ? Présence d’une tragédie peu visible, mais que tout indique comme imminente. Du sud vers le nord, d’est en ouest, de vies écrasées, comme si éternellement, tout, toujours, recommençait.
« Des amis m’avaient dit : N’y va pas. Tu ne pourras pas le supporter. Je me suis examiné de près. J’ai observé la douleur : elle ne croît pas avec le nombre de blessures subies. Non, elle atteint sa limite avant. Au-delà de ce seuil, la douleur qui vient s’ajouter ne se traduit plus en sentiments. C’est comme si le cœur sombrait dans un évanouissement profond. »
C’est à cela aussi que j’ai repensé en contemplant les images atroces de Grozny : cette phrase exprimant une douleur insondable, une tristesse si profonde qu’arrivé à un certain point elle cesse de grandir avec les blessures infligées, parce qu’elle a atteint ses limites.
C’est bien entendu ce déchirement qui a poussé Laurent-Dominique Fontanaà se lever, à quitter le confort de son salon et à se mêler aux événements. Il doit s’opposer à cette injustice meurtrière en Tchétchénie, il veut témoigner du génocide et le décrire avec toute la force de son art. Pour ce faire, il a détourné ses sculptures représentant des figures humaines de leur fonction première.
Depuis plusieurs années, les œuvres de Fontana s’étaient imposées comme des figures isolées, exprimant leur solitude. Ceux qui connaissent la grande exposition suisse de sculpture à Bex ont pu y rencontrer, tous les trois ans depuis 1981, ses œuvres représentant l’homme vulnérable, l’homme blessé. De ces sculptures, isolées ou en groupe, se dégage une singulière intensité.
Et maintenant, que fait-il Laurent-Dominiqzue Fontana ? Il s’en va récupérer ses grands bois chez ses collectionneurs, il en sort d’autres de son atelier, il les emballe et les ficelle dans des linceuls et les pose à même le sol, telles des victimes de guerre.
A quel point un artiste doit-il être ébranlé par les événements de son époque, et combien son engagement envers son art doit-il être important, pour qu’il « mette à mort », pour ainsi dire, ses propres œuvres !
Et nous tous, nous devrions crier et accuse avec lui. N’avons-nous pas grandi dans l’exclamation : « Plus jamais ça ! » ?
Oui, Laurent-Dominique Fontana se sert de ses sculptures détournées pour poser la question : « Où est ton frère ? »
Et personne ne daigne répondre. Laurent-Dominique a su conserver cet esprit critique dont parle si justement Böll. Il prend le droit d’être en colère. Il se fait le témoin de son époque.
Par notre présence, nous devenons nous aussi des témoins.
Nous ne pouvons pas accepter, dit-il – et nous aimerions le dire avec lui- que la douleur des survivants tombe à ce point dans l’indicible qu’elle ne puisse plus devenir sentiment, au point que le « cœur sombre dans un évanouissement profond ».
Walter Tschopp Conservateur art plastique Musée d’Art et d’Histoire de Neuchâtel, 2004
Présentation faite à l’occasion de l’installation « Provenance Tchétchénie » à la Myriam Stiftung, Bâle
Depuis des mois, je ne peux plus regarder les informations.
Les images terribles de cette barbarie que l’homme fait vivre à ses semblables et la disproportion indécente, monstrueuse, entre les armes des puissants et celles que leur opposent ceux qui résistent, dépourvus, démunis, utilisant à l’extrême leur propre vie comme seul moyen de réplique, me révoltent.
La vision de Grozny totalement détruite a réveillé en moi des sentiments d’effroi. Et notre silence, notre fracassant silence, fait d’intérêts, de lâchetés, de calculs, de confort, d’égoïsme, m’indigne profondément. C’est dans cet esprit de révolte et de honte, d’indignation et d’écœurement que j’ai mis à mort mon travail : figures humaines couchées, recouvertes de linceuls, marquées, alignées.
Provenance Tchétchénie : des corps anonymes, suppliciés. Ont-ils été rachetés par les proches aux militaires russes ? Ont-ils été déterrés dans des charniers sauvages ? Tout ce qu’on sait est qu’ils ont échappé à la disparition pure et simple ou à l’horreur du « fagot » – soit plusieurs personnes attachées ensemble avant d’être dynamitées. Ils incarnent notre honte et notre lâcheté. Ils auraient pu être vous ou moi. Mais ils ont eu le malheur de naître là-bas. Dans un petit pays où il faisait bon vivre avant que la Russie ne déchaîne ses vieux démons et ne désigne un ennemi à écraser, à humilier et à rééduquer dans une enclave de non-droit, goulag de notre temps.
Un jour, il faudra faire la paix. Combien de souffrances, combien de cadavres seront nécessaires pour y parvenir ?