Laurent-Dominique Fontana

Sculpteur

Né en Suisse (1938)
École d’Architecture | École des Beaux-Arts | Genève

Quand le chaos, la haine, la désolation s’installent, le monde se fissure, se délabre, s’effondre. Comment survivre? Que faire?

Par le silence peut-être, par la fidélité à ce qui brille encore en soi-même, en secret et ainsi immobile, comme un arbre que la tempête n’arrive pas à déraciner, par l’acte de rester debout, campé, tendu, vigie pour demain, au sommet de la déchirure.

Ce qui ne cessera de me frapper, c’est la présence du monde complexe et vivant, l’érosion permanente du dehors, la présence infinie du monde injuste et inacceptable contre lequel l’homme n’aura cessé de se cabrer, refusant ce monde,
non en contradicteur et détracteur d’une cause mais en contestataire solitaire et singulier… Témoignage d’une conscience aiguë
de la détresse humaine et de ce quelque chose toujours-déjà-là…

LdF, Cette histoire là, Hélène Upjohn (2007)

laurent-dominique

fontana

Sculpteur de figuration expressive

Sculpture, peinture, dessin, relief, mixed media, art dans l’espace public, gravure, installation, art intégré à l’architecture

L’étrange croisement

L’art existe entre le chant et le cri.

Un après-midi, dans la bibliothèque du directeur des Beaux-Arts de Genève, je tombai sur une phrase d’un artiste qui m’était alors inconnu, Michel Seuphor : « L’art existe entre le chant et le cri. »
Cette phrase s’inscrivit immédiatement en moi avec une force et une évidence qui allaient éclairer et transformer toute la suite de ma vie. Sur le moment, j’en fus profondément bouleversé.

Alors que je menais une double activité, comme doyen de l’École des Beaux-Arts de Genève et comme sculpteur réalisant des œuvres pour des bâtiments publics de la cité, cette vérité essentielle venait percuter mon existence.

Nous étions en 1968. La vague de contestation qui avait ébranlé Paris atteignait à son tour la Suisse. Les fondements mêmes de l’enseignement artistique étaient remis en question. En l’absence du directeur, malade, je me retrouvai, à trente ans à peine, confronté à une profonde transformation de notre institution.

Cette période fut passionnante, mais éprouvante. Éreinté par ces responsabilités et animé par le désir de comprendre plus largement les rapports entre société, culture et création, je décidai de quitter mes fonctions pour entreprendre deux années sabbatiques consacrées à un projet ambitieux : étudier les formes de créativité dans les pays communistes et dans les pays capitalistes.

Je n’imaginais pas alors à quel point ce voyage allait bouleverser ma vision du monde.

«Chaque bloc de pierre contient une statue. C'est au sculpteur de la révéler.»

– Michel-Ange

Tout comme la poésie, la sculpture ou la peinture, la vie a ses chefs-d'oeuvre précieux.

Entre le chant et le cri

L'Emotion

L'Effroi

Une vie au cœur d’un paradoxe

L'art existe entre le chant et le cri

Cette vision singulière et puissante — celle d’un art qui se déploie entre le chant et le cri —, découverte au hasard de lectures il y a de nombreuses années, a profondément bouleversé mon travail et ma perception artistique. Ce concept m’a saisi tout entier. Être artiste ne consiste pas seulement à traduire les beautés du monde et les merveilles de la vie. Le réel est infiniment plus complexe : il exige d’ouvrir les yeux et le cœur à la tragédie insupportable que l’homme inflige à ses semblables.

Matières

La sculpture est l’un des arts les plus anciens et les plus puissants, par sa capacité à traduire la complexité de l’expérience humaine en formes tangibles.

Modeler, tailler, assembler ou fondre la matière, c’est donner corps à une idée, à une émotion, à une mémoire collective.

Dans cet art du volume, chaque geste engage à la fois la pensée et la main, le concept et la matière. La sculpture devient alors un langage silencieux, capable de dire ce que les mots peinent à exprimer : la fragilité, la force, la solitude ou la fraternité de l’homme face à lui-même et au monde.

Galerie d'images

L'art entre le chant et le cri

La révélation

Un après-midi, dans la bibliothèque du directeur des Beaux-Arts de Genève, je tombai sur une phrase d’un artiste qui m’était alors inconnu, Michel Seuphor : « L’art existe entre le chant et le cri. »
Cette phrase s’inscrivit immédiatement en moi avec une force et une évidence qui allaient éclairer et transformer toute la suite de ma vie. Sur le moment, j’en fus profondément bouleversé.

Alors que je menais une double activité, comme doyen de l’École des Beaux-Arts de Genève et comme sculpteur réalisant des œuvres pour des bâtiments publics de la cité, cette vérité essentielle venait percuter mon existence.

Nous étions en 1968. La vague de contestation qui avait ébranlé Paris atteignait à son tour la Suisse. Les fondements mêmes de l’enseignement artistique étaient remis en question. En l’absence du directeur, malade, je me retrouvai, à trente ans à peine, confronté à une profonde transformation de notre institution.

Cette période fut passionnante, mais éprouvante. Éreinté par ces responsabilités et animé par le désir de comprendre plus largement les rapports entre société, culture et création, je décidai de quitter mes fonctions pour entreprendre deux années sabbatiques consacrées à un projet ambitieux : étudier les formes de créativité dans les pays communistes et dans les pays capitalistes.

Je n’imaginais pas alors à quel point ce voyage allait bouleverser ma vision du monde.

A l’Est, une créativité née de la rareté, de la réflexion et de la résistance intellectuelle

En octobre 1969, je pris la route de l’Europe de l’Est. Derrière le Rideau de fer, je découvris d’abord une réalité marquée par la pénurie, la surveillance et les traces encore visibles des drames du XXe siècle. À Cracovie, à Varsovie, puis dans d’autres villes de Pologne, de Tchécoslovaquie ou de Roumanie, les paysages urbains, les bâtiments dégradés et les magasins presque vides témoignaient des difficultés matérielles du quotidien.

Pourtant, derrière cette apparente austérité, je découvris une richesse humaine et intellectuelle qui me marqua profondément.
Universitaires, philosophes, artistes, affichistes, hommes d’Église : les rencontres se succédaient, les conversations se prolongeaient jusqu’au cœur de la nuit. Je fus frappé par l’intensité des échanges, la profondeur des réflexions et l’extraordinaire vitalité créatrice qui s’exprimait malgré le manque de moyens.

Je découvris également la remarquable école polonaise de l’affiche ainsi que l’univers audacieux de Tadeusz Kantor et du théâtre Cricot. Dans ces sociétés contraintes, l’art apparaissait comme un espace de liberté intérieure, parfois comme une forme de résistance.

Puis vint la visite d’Auschwitz et de Treblinka. Face à ces lieux où l’histoire avait atteint son degré ultime de barbarie, quelque chose bascula définitivement en moi. Je compris que l’art ne pouvait ignorer la violence dont l’être humain est capable. Derrière les beautés du monde demeurait toujours la possibilité du drame.

Quelques mois plus tard, en octobre 1970, je poursuivis mon enquête en Amérique latine puis aux États-Unis.
Du Brésil à la Bolivie, du Pérou au Mexique, je découvris des sociétés traversées par d’immenses inégalités. J’y rencontrai des artistes travaillant souvent dans des conditions précaires, mais dont les œuvres témoignaient d’une grande force expressive. Je compris combien les réalités sociales, politiques et idéologiques façonnent les formes artistiques.

Aux USA, une créativité portée par l’abondance et la liberté d’entreprendre

À la fin de l’année, je franchis la frontière américaine.
Le contraste fut saisissant.

L’Amérique des années soixante-dix semblait portée par une énergie créatrice sans limites. Les universités, les musées, les galeries, les collectionneurs et les fondations formaient un écosystème entièrement tourné vers l’innovation. L’art contemporain y bénéficiait d’une liberté et de moyens sans équivalent.

Je découvris alors que le centre du monde artistique s’était déplacé. Il n’était plus à Paris. Il se trouvait désormais à New York et dans les grandes métropoles américaines.

Pour la première fois, je compris clairement que la création artistique ne dépend pas seulement du talent des artistes. Elle dépend aussi des structures qui l’accompagnent : écoles, institutions, mécènes, collectionneurs, marchés et politiques culturelles.

Après avoir observé une créativité née de la rareté dans les pays de l’Est et une créativité portée par l’abondance aux États-Unis, je compris que l’art se nourrit autant des blessures de l’histoire que des forces qui permettent son déploiement.

Ces voyages ne m’apportèrent pas seulement des connaissances. Ils transformèrent mon regard.
Progressivement, je compris le sens profond de la phrase de Michel Seuphor découverte quelques années plus tôt. L’art ne se situe ni dans la seule célébration du monde ni dans la seule dénonciation de ses tragédies. Il naît de la tension permanente entre ces deux réalités.

Depuis lors, toute ma démarche artistique s’inscrit dans cet espace fragile et nécessaire où se rencontrent la beauté et la souffrance, l’espérance et l’effroi, le chant et le cri.

C’est dans cet entre-deux que mon travail de sculpteur a trouvé sa raison d’être.